Article inédit originelement destiné au Bulletin du Centre protestant d'études (Genève)
23 septembre 1999 / rev. 26 juillet 2002
(Les signes diacritiques ont été simplifiés)
On ne peut certes reprocher au pape d'affirmer le dogme catholique. Ainsi lorsque, pour comparer la mystique chrétienne et le bouddhisme, il cite Saint Jean de la Croix en indiquant au sujet de ce dernier :
De même, Jean-Paul II est-il parfaitement justifié de déclarer : “Le bouddhisme est en grande partie un système 'athée'”, encore que l'expression "en grande partie" nécessiterait des éclaircissements.
Une telle assertion est radicalement fausse et montre bien les pièges que peut rencontrer le dialogue inter-religieux lorsque les représentants d'une tradition ne sont eux-mêmes pas sufisamment au fait de leur propre doctrine. Maître Deshimaru lui-même, à l'origine de la tradition dont se réclame l'auteur de cette déclaration, disait clairement:
Or les rudiments les plus élémentaires du bouddhisme, tels qu'ils apparaissent même dans la moindre vulgarisation de bon aloi, nous apprennent que le monde, pour lui, n'est ni bon ni mauvais en soi : il est illusion, et c'est la perception illusoire que nous en avons qui nous fait prendre nos désirs pour des réalités, nous enchaînant ainsi au cycle douloureux des naissances et des morts. Dès lors, il ne s'agit évidemment pas de couper nos liens avec la réalité mais, au contraire, de s'appliquer à une culture mentale qui nous permettra de percevoir directement la réalité telle qu'elle est; cela n'est rien d'autre que la sagesse (prajñâ) à laquelle tend le bouddhisme.
Pourtant, ce texte parvient à définir l'essentiel du bouddhisme en tenant compte de la variété de ses formes multiples. Ainsi, le terme de “libération parfaite” semble désigner le but du Petit Véhicule (perfectae liberationis < vimoksha), tandis que celui d'"illumination suprême” traduirait le but du Grand Véhicule (summam illuminationem < anuttara-samyaksambodhi). Au sein du Grand Véhicule, le document distingue même les écoles fondées sur le seul pouvoir personnel du pratiquant (propriis conatibus < jiriki), et les écoles - telles celles de la Terre Pure - s'appuyant sur le "pouvoir autre" des voeux et des pratiques transférés au pratiquant par les buddha et des grands bodhisattva (superiore auxilio < tariki).
Au delà de la polémique, ce livre permet cependant d'aborder ici un sujet qui peut fournir un instrument d'approche particulièrement utile dans le dialogue inter-religieux : c'est celui de la définition des critères d'authenticité ainsi que des règles d'herméneutique utilisés par les différentes religions. Ceux-ci permettent en effet de connaître avec précision quelles sont les diverses sources doctrinales sur lesquelles se fonde une religion, ainsi que les instruments utilisés en son sein pour les interpréter. Il paraît en effet indispensable de connaître ces éléments pour comprendre la dialectique de l'interlocuteur; mais en outre, ceux-ci fournissent également un éclairage de première importance sur la mentalité et la psychologie de la religion qui les a élaborés.
On remarquera que cette liste traduit, en fait, la manière dont s'est transmis l'enseignement du Buddha au cours des âges et selon la tradition.
Tout d'abord, le Buddha, qui n'a laissé aucun écrit, a délivré un grand nombre de sermons après son éveil. Ceux-ci ont ensuite été compilés et couchés par écrit par la Communauté réunie en conciles, dans une série de textes relatifs à la doctrine (ce sont les sûtra) ou à la discipline (vinaya). Puis, cet enseignement a été transmis à travers une ligne ininterrompue de maîtres, qui ont produit leurs propres commentaires, avant de parvenir, enfin, à tel ou tel disciple par l'intermédiaire de son instructeur personnel.
Grâce aux différentes listes de maîtres soigneusement établies au sein des diverses traditions qui se sont développées dans le bouddhisme, n'importe quel disciple peut effectivement se rattacher à cette lignée de transmission et se réclamer de l'autorité qu'elle représente en remontant à la bouche même du Buddha.
Ces quatre allégations d'autorités semblent aller en ordre décroissant d'importance, chacune se réclamant de la précédente pour remonter jusqu'au Buddha. Mais, pour légitimes qu'elles soient, aucune ne peut être considérée comme suffisante, car le Buddha lui-même - et cela est remarquable - a spécifié qu'il ne fallait pas le croire simplement sur parole: pour reprendre la comparaison classique du Tattvasamgraha, chacun doit tester personnellement l'enseignement du Buddha, comme l'orfèvre éprouve l'or par le feu.
L'entrée sur cette voie suppose, a priori, une foi lucide dans cet enseignement, foi qui repose sur l'expérimentation personnelle de l'authenticité des trois premières vérités : pour reprendre une comparaison classique, cette méthode est comparable à celle de la médecine, dans laquelle un patient fera librement confiance à la thérapeutique proposée par son médecin précisément parce que ce dernier a tout d'abord posé un diagnostic, une étiologie et une guérison qui lui paraissent correspondre réellement à son état.
(en complément à celle de notre précédent article)
La Vallée Poussin, Louis de : Bouddhisme, opinions sur l’histoire de la dogmatique; Paris, 1909.
Masson, Joseph, S.J : Valeurs du bouddhisme; in "Les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes"; Unam Sanctam, 61; Paris, Éditions du Cerf, 1966.